L’Académie Solferino de la FICR a organisé un groupe de réflexion mondial à Rome qui a réuni des dirigeants de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, des experts externes et des partenaires afin d’étudier un défi commun : comment mener l’action humanitaire dans un monde où les réalités évoluent plus vite que les systèmes conçus pour y répondre.





Égaux face à l’incertitude
Accueilli au Temple d’Hadrien avec la Croix-Rouge italienne et la Chambre de commerce de Rome, le groupe de réflexion s’est ouvert sur une reconnaissance forte que toutes les Sociétés nationales, quelle que soit leur taille ou leur situation géographique, sont « égales face à l’incertitude ». Les dirigeants ont reconnu qu’aucune institution ne détient à elle seule toutes les réponses, mais que tous partagent la responsabilité de s’engager face à l’incertitude de manière réfléchie, courageuse et collective. Le lieu historique lui-même, généreusement mis à disposition par la Chambre de commerce de Rome, a souligné le thème : ayant servi pendant des siècles de temple, d’hôpital et de bourse, il s’est présenté comme un espace où le passé et l’avenir se croisent visiblement.
Optimisme décisif et leadership adaptatif
Dans son discours d’ouverture aux dirigeants du Mouvement, le Secrétaire général de la FICR, Jagan Chapagain, a exposé le dilemme central : les systèmes, les politiques et les procédures mis en place pour une époque plus lente ne peuvent plus suivre le rythme des transformations mesurées en semaines et en mois. Il a appelé à un « optimisme décisif », c’est-à-dire à la détermination de faire face aux crises mondiales de front tout en faisant confiance à la résolution collective des problèmes pour produire des réponses plus rapides et plus cohérentes.
M. Chapagain a souligné trois piliers pour un leadership adaptatif : l’humilité et la transparence pour reconnaître l’incertitude et inviter à de meilleures idées ; l’autonomisation qui transforme la crise en un catalyseur de créativité plutôt qu’en une paralysie ; et un engagement sans équivoque envers les valeurs fondamentales afin d’assurer la stabilité dans un contexte de changement rapide.
Leadership et identité dans un monde fragmenté
Les réflexions d’ouverture des dirigeants italiens ont fait passer la conversation de l’état d’esprit au contexte. Rosario Valastro, président de la Croix-Rouge italienne, a décrit un monde dans lequel les cartes familières ne correspondent plus au territoire, où les principes et les droits autrefois considérés comme intouchables sont de plus en plus remis en question. Il a plaidé pour un leadership qui reste ferme dans ses valeurs tout en étant flexible dans ses méthodes, défini par le courage de construire des ponts là où d’autres construisent des murs, et par une force enracinée dans la confiance, la proximité et les mains tendues plutôt que dans la visibilité ou le volume.
Francesco Rocca, président de la région du Latium, a invité les participants à affronter la réalité inconfortable de « l’humanité sélective » et l’érosion de la confiance dans les travailleurs humanitaires. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les structures de gouvernance, il a exhorté le Mouvement à revenir à une question fondamentale : « Qui sommes-nous ? », positionnant le groupe de réflexion comme un moment charnière pour réfléchir à l’identité humanitaire au XXIe siècle.
Nommer un monde réorganisé
La table ronde d’ouverture de haut niveau, Le monde en mutation : géopolitique, pouvoir, confiance et espace humanitaire, a examiné ce qui se passe après un ordre post-1945 qui ne reflète plus les réalités vécues. Les panélistes ont décrit le leadership d’aujourd’hui comme une forme d’« acrobatie », équilibrant le calme et l’improvisation dans un contexte de confiance fragile, de technologies en accélération, de stress climatique et de fragmentation géopolitique.
Le multilatéralisme a été examiné sans nostalgie : les participants ont retracé son érosion à travers des normes sapées et l’exclusion des acteurs locaux, tout en soulignant des avancées durables telles que le traité sur la haute mer, les progrès du traité sur la pandémie et les nouveaux accords de financement du développement mis en place par les États du Sud et les « puissances moyennes ». Plutôt que de déclarer le multilatéralisme mort, la discussion a mis en évidence son évolution : lourde, mais toujours capable de s’adapter lorsque la pression en faveur de la coopération persiste.
Multilatéralisme en réseau et leadership de tutelle
Tout au long de la discussion, une perspective axée sur les personnes a ancré l’analyse. Les dirigeants ont été décrits comme des dépositaires temporaires chargés d’institutions qui servent des millions de personnes, avec le devoir de les laisser plus fortes pour ceux qui suivent. Les récits présentant l’aide comme un moyen de « sauver le monde » ont été contestés, en particulier compte tenu des investissements nationaux dans des pays tels que l’Inde et l’Indonésie, qui dépassent de loin les flux de financement climatique.
Le groupe a avancé l’idée d’un « multilatéralisme en réseau », passant de hiérarchies rigides à des pôles horizontaux où les pays et les communautés partagent des ressources, des connaissances et des solutions générées localement. Dans un monde où l’autorité est de plus en plus liée à une communication crédible dans un contexte de désinformation, le groupe a suggéré que la cohérence devrait découler de valeurs humanitaires partagées, tandis que les solutions devraient émerger au plus près des besoins.
Vérité, technologie et légitimité
Une session de prospective sur Vérité, technologie et les nouvelles architectures du pouvoir a exploré comment les algorithmes, les plateformes et les infrastructures de données remodèlent la vérité, la confiance et l’autorité. Les participants ont examiné des « mondes de 2027 » plausibles, dans lesquels la gouvernance des plateformes et les systèmes d’IA fonctionnent comme des infrastructures publiques de facto, et où la légitimité devient fluide, locale et constamment renégociée.
Un élément clé a été que la technologie elle-même n’est pas la principale perturbation : c’est la confiance. À mesure que les outils à faible code et sans code se répandent, le pouvoir de résolution des problèmes s’élargit, mais les biais, la qualité des données et les défis de vérification restent importants. La neutralité et la légitimité humanitaire ont été considérées comme de plus en plus contestées dans les environnements numériques qui récompensent la rapidité, l’indignation et l’identité au détriment de l’exactitude, faisant de l’espace informationnel une ligne de front opérationnelle ayant des implications directes sur l’accès, la sécurité et le bien-être de la communauté.
La géopolitique comme réalité opérationnelle
Une autre session de type « salle de crise » sur Le monde réorganisé : pouvoir, économies et le nouveau paysage mondial a traduit les tendances géopolitiques et macroéconomiques en implications opérationnelles à court terme. Les intervenants ont souligné un paysage d’influence plus distribué, avec une coopération Sud-Sud en expansion, de nouveaux blocs économiques et des modèles de financement alternatifs complétant les partenariats de longue date.
Dans le même temps, les participants ont réfléchi à l’évolution des environnements à risque dans lesquels le personnel humanitaire, y compris les équipes de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, peut être de plus en plus exposé, même dans des contextes où la confiance reste élevée. Les discussions sur le financement ont souligné la nécessité de portefeuilles diversifiés, tels que les mécanismes fondés sur l’assurance pour les risques climatiques spécifiques et les nouveaux acteurs publics et privés, plutôt qu’une solution unique. Les attentes selon lesquelles les technologies émergentes comme l’IA résoudront les contraintes systémiques ont été tempérées par la reconnaissance que la gouvernance et le partage de données robustes restent des fondements essentiels.
Les jeunes comme leaders actuels
Une session spéciale sur Décoder la génération Z : signaux pour le leadership a offert un regard dynamique et incarné sur la façon dont les jeunes générations remodèlent la légitimité, la participation et les attentes en matière de leadership. La session a souligné que les jeunes ne sont pas désengagés ou en attente d’être invités ; ils s’organisent, se mobilisent et répondent déjà aux crises, souvent plus rapidement que les institutions officielles.
Des mouvements civiques à l’action climatique, la génération Z prend le leadership par nécessité. Plutôt qu’une histoire de déficit, cela a été présenté comme une histoire de capacité. Pour le Mouvement, la question centrale n’est pas de savoir si les jeunes vont diriger, mais de savoir si les institutions sont prêtes à évoluer avec eux, en reconnaissant, en soutenant et en apprenant des initiatives menées par les jeunes, tout en renforçant la pertinence et la confiance entre les générations.
Jour 2 : un forum romain moderne
Si le jour 1 a défini l’horizon intellectuel et fait surface les réalités émergentes, le jour 2 s’est concentré sur la façon dont le réseau de la FICR peut répondre. Structurée comme une session de forum romain, elle a créé un espace ouvert et conversationnel permettant aux dirigeants des Sociétés nationales de réfléchir aux contextes auxquels ils sont confrontés et d’explorer ensemble si les modèles de prise de décision et de coopération existants sont adaptés à un monde de nouvelles réalités.
Les questions d’orientation comprenaient la façon dont les systèmes de prise de décision peuvent mieux soutenir l’adaptation, l’efficacité et la solidarité ; quel niveau d’ambition collective devrait être fixé pour l’avenir de la coopération internationale ; et quels principes ou modèles pourraient rendre la coopération plus efficace, équitable et prête pour l’avenir. Les dirigeants ont été invités à apporter des situations concrètes, des dilemmes de leadership et des signaux de leurs propres contextes, garantissant que la discussion soit ancrée dans l’expérience du monde réel plutôt que dans l’abstraction.
Un état d’esprit pour la rapidité et la solidarité
Au cours des deux jours, une image commune a émergé : l’action humanitaire se déroule dans une ère de pouvoir fragmenté, de changement accéléré et de risque accru, mais aussi dans un monde riche en agence locale, en leadership des jeunes et en nouvelles formes de coopération. Le groupe de réflexion n’avait pas pour objectif de parvenir à un consensus ou à un plan unique. Au lieu de cela, il a invité les dirigeants à cultiver un état d’esprit capable d’évoluer à la vitesse du changement tout en restant ancré dans les principes humanitaires : un état d’esprit d’optimisme décisif, de gouvernance réactive, de multilatéralisme en réseau et de confiance profonde dans les communautés et les bénévoles.
Alors que l’Académie Solferino de la FICR continue de réunir et d’accompagner les Sociétés nationales, les idées de Rome éclaireront les travaux en cours sur le leadership, l’innovation et l’avenir de l’action humanitaire à travers le réseau.
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